Ashita no Joe : le précurseur

Ashita no Joe est un pilier du manga de sport et du shōnen en général. En plus d’être culte, c’est aussi un précurseur a bien des niveaux.

Retour sur ce monument du manga.

Ca raconte quoi?

Joe Yabuki est un enfant de la rue, un orphelin bagarreur régulièrement en conflit avec les autorités. À peine arrive-t-il dans un bidonville que ses frasques éveillent la curiosité et l’intérêt de Danpei, un ancien boxeur devenu alcoolique. Ce dernier, conscient de l’incroyable potentiel du jeune homme, rêve d’en faire le plus grand boxeur de l’histoire.

Malheureusement, l’intéressé semble plus que jamais attaché à son indépendance et Danpei comprend qu’il va devoir gagner la confiance de ce jeune chien sauvage…

Pourquoi c’est culte ?

D’abord un peu de bla-bla technique :

Ashita no Joe (あしたのジョー, litt. Le Joe de demain) est prépublié dans le magazine Weekly Shōnen Magazine de à mai 1973. Il est le fruit de la collaboration entre Tetsuya Chiba au dessin sur un scénario de Asao Takamori . Le titre a été compilé en 20 tomes et a bénéficié de nombreuses réédition au Japon. Ici c’est dispo chez Glénat dans leur collection Vintage et ça tient en 13 tomes de qualité bof-bof…

Quand on lit le synopsis faut avouer que ça casse pas 3 pattes à un canard. Quand on entame la lecture on se dit, hum y’a quelque chose, (même si le dessin à un petit coté Tezuka), quand on a fini le 1er tome , on se dit « wow, ça envoie du lourd ». Et pourtant avec un tome on a à peine effleuré la substance du titre. Et pour bien comprendre la force, la place, la modernité et l’influence d’Ashita no Joe sur le manga, il faut replacer les choses dans leurs contextes.

On est au Japon dans les 60’s, et dans le monde du manga y’a un homme qui règne en Maitre sur le game : Osamu Tezuka. Fondateur du manga moderne, le gars survole les années 50 en quasi monopole. En effet depuis la révolution que fut La nouvelle ile au trésor et fort de plusieurs succès publique et critique, c’est désormais un auteur affirmé qui a une grande influence sur le Manga. Nombreux sont ses émules qui créent des œuvres dans la droite ligne du Maitre mais certains auteurs veulent s’affranchir du style Tezuka, qu’ils jugent « enfantin » et « creux ». Dans les années 1960 apparaissent donc des mangas plus sérieux, tranchant avec les publications plus enfantines typés Tezuka qui sont limite devenues la norme. Ces titres plus matures et réalistes appelés Gekiga ont été initié dès 1957 par des auteurs comme Sampei Shirato (Kamui Den),Yoshihiro Tatsumi et Takao Saitō (Golgo 13), Gōseki Kojima (Lone wolf & cub) ou le scénariste Kazuo Koike (Lady Snowblood). Ce nouveau genre initié au sein du magazine Garo influencera le paysage manga de manière globale et durable en introduisant réalisme et sérieux dans le traitement des thèmes, des histoires ou du dessin et en tranchant radicalement avec le style Tezuka. Et ces Gekiga auront aussi une influence majeure sur les auteurs d’Ashita no Joe…

Revenons d’ailleurs à Ashita no Joe,

On peut clairement dire que c’est quasiment lui qui en 20 tomes a imposé et codifié durablement le shōnen de sport jusqu’à aujourd’hui et que ce soit Slam Dunk, Rookies, Haikyu, Tsubasa etc, ils ont tous un petit quelque chose d’Ashita no Joe dans leur ADN.  Et même si au début, graphiquement, c’est du Tezuka pur jus, là ou le titre se démarque et innove c’est qu’il puise ses thèmes dans le Gekiga. En effet c’est un des premiers shōnen qui n’hésite pas à évoquer frontalement des thèmes durs comme la pauvreté, la guerre et ses conséquence, parler des inégalités sociales ou de dénoncer les privilèges des nantis.  C’est aussi un des, voire le premier shōnen qui propose un héros loin des personnages chevaleresques et héroïques de Tezuka qui ont envahis les publications a destinations des enfants… Là ou habituellement on retrouve un héros « noble », véhiculant de belles valeurs, ici le héros c’est Joe, un orphelin roublard et livré à lui-même, bien plus proche de la réalité de l’époque et très loin des personnages « parfait » qui n’existent que dans les livres.

Ashita no joe.

Car il faut avouer qu’adhérer dès les première pages, à la lecture d’Ashita no Joe n’est pas gagné. A cause de Joe justement, qui au début est tout simplement un personnage détestable. Il est bagarreur, violent, vantard, menteur, etc. il arnaque et frappe les vieux comme les enfants, en gros c’est une crapule… Et pourtant c’est le héros principal de l’histoire. Mais il faut reconnaitre un truc à Joe et dés le début ; il a un putain de charisme !

Car Joe ne laisse personne indifférent, qu’on le déteste ou bien qu’on adhère a son coté prêt a tout,  le personnage intrigue, étonne, fascine. Son impétuosité, sa franchise, sa détermination a s’en sortir par tous les moyens impose le respect, même si Joe est par moments limite abject. Mais on le comprendra par la suite, c’est simplement car il a toujours été livré à lui même qu’il s’est construit de cette manière avec la violence comme seul moyen pour survivre. Et surtout même si désormais Joe est désormais en age de comprendre, il n’est pas canalisé et ne sait pas vers qui diriger ses poings et sa colère… En plus, de base, il en a rien a kicker de la boxe et la baston c’est un moyen de survivre, pas autre chose. Pour que Joe ait le « déclic », il faudra un événement majeur qui lui fera mal psychologiquement comme physiquement… Mais ce sera pas simple pour autant car le gars est têtu et n’aime pas qu’on lui force la main… Car même si la boxe le rendra plus posé, canalisera son énergie et lui donnera un but et un moyen de s’en sortir, Joe restera toujours ce gamin de rues au tempérament de feu. Peu importe les enjeux ou les conséquences, il suivra toujours son instinct et la voie qu’il estime la meilleure pour lui. Même si tous lui disent le contraire et même s’il est bien conscient que c’est surement pas la meilleure chose à faire, il le fera car c’est la voie qu’il a choisie… Se renier, trahir ses convictions même pour s’assurer un avenir stable ou un chemin assuré c’est quelque chose que Joe ne sera jamais prêt a faire. Et même s’il se transcende dans chaque combat, la boxe reste dans le fond un moyen pas une fin…

D’ailleurs aucuns des personnages qui peuplent les pages d’Ashita no Joe n’est lisse ou tout blanc, comme Danpei qui cache un sombre passé ou encore les gamins des Doyas qui sont pas les derniers à faire un sale coup…

Pourtant en proposant des personnages totalement à l’opposé des codes utilisés à cette époque, Chiba et Takamori vont sans le savoir créer avec Joe Yabuki l’archétype du héros de shōnen. En effet, le Héros de shōnen typique, orphelin (ou sans parents) livré à lui-même et qui va tout faire pour atteindre son but, c’est de Ashita No Joe que ça vient. Le Héros charismatique, au tempérament impulsif et entier, limite égoïste, le premier de tous c’est Joe Yabuki. Pourtant ce n’est pas tout, Ashita no Joe, non content de codifier le shōnen de sport et la façon de les construire, d’introduire un Héros et un Univers inédit pour les publications à destinations de la jeunesse, va aussi durablement influencer le shōnen manga de manière globale en introduisant les prémices du genre nekketsu. Car oui c’est bien Ashita no Joe qui le premier aborde l’esprit du genre nekketsu comme on le connaît encore aujourd’hui, en prônant le dépassement de soi pour atteindre son but avec son héros entier et décidé, prêt a tout les sacrifices pour atteindre son objectif. Le gars qui se relève encore et encore juste par la force de sa volonté et de ses convictions c’est aussi de là que ça vient. Goku, Luffy, Naruto etc. tous ont dans le fond un petit peu de Joe en eux…

La série introduit aussi des éléments qui deviendront des poncifs du shōnen comme le rival/ami ou le maitre déchu en quête de rédemption, la session d’entrainement etc. Et les combats ! Car même si Ashita no Joe est une chronique sociale qui prône la réussite par le dépassement de soi, c’est avant tout un manga de boxe et elle est bien présente. Les combats sont réalistes, immersifs, durs et violents et Joe aura fort à faire pour les gagner. Quand la victoire est possible… Car Ashita no Joe ce n’est pas manichéen, tout ne se passe pas comme prévu et Joe échoue parfois. Mais se relève toujours. Et comme pour tous les grands shōnen de sport, dans le fond, le sport c’est secondaire, c’est un prétexte, une trame… Ici le sujet c’est Joe, son évolution, son parcours, ses expériences, ses victoires et ses échecs. Après tout n’apprend t’on pas plus de ses échecs que de ses réussites? Le titre se sert parfaitement de l’action pour nourrir le propos social et l’évolution de Joe, alternant subtilement entre les deux, l’un nourrissant l’autre.

Ashita no Joe en plus de tout ce que j’ai déjà évoqué plus haut, c’est aussi une histoire prenante, haletante, menée tambour battant par une palette de personnages charismatiques. On ne suit pas le parcours de Joe, on le vit avec lui ! On se prend de passion pour lui, on suit son ascension dans le monde de la boxe et on vibre à chaque match, on est tenu en haleine jusqu’à ce que le gong final retentisse ou que l’arbitre prononce le K.O . Et pourtant perso, j’en ai rien a secouer de la boxe mais j’ai pourtant dévoré (plusieurs fois) chaque tome de la série.

Mais si le titre ne s’était contenté que de toutes ces qualités et de ces innovations, pas sûr qu’il aurait encore actuellement une telle aura.

Car tout ça, assemblé dans un shōnen, ça tranche radicalement avec les publications de l’époque (et même les actuelles) avec leurs personnages héroïques et relativement lisses. En plus le titre est de qualité, parle à tous grâce à sa justesse, son histoire ambitieuse à plusieurs niveaux et il touche toutes le générations qui se passionnent pour les (més)aventures de Joe. Le manga occupe une place tellement grande pour le public japonais, qu’à l’époque de sa publication, le public se prend d’émoi à la mort d’un des personnages de la série et ils vont exiger des explications jusqu’aux domiciles des auteurs avant de lui célébrer des funérailles nationale devant le siège de la Kôdansha. Joe Yabuki est aussi devenu le symbole de nombreux mouvements d’extrême gauche, sans compter les nombreuses références au titres et/ou aux personnages, tous médias confondus depuis sa publication…

Et fédérer autant de personnes venus de toutes les couches et ages de la population, et depuis autant d’années, peu de titres ont réussi à le faire…

Car le titre, même s’il est de base à destination des enfants et des adolescents à une vraie force; il ne prend pas le lecteur pour un idiot. Rien n’est vraiment occulté, que ce soit les inégalités sociales, la pauvreté ou les bidonvilles (qui étaient une réalité lors de la prépublication) ou la dureté de la boxe comme les blessures, les séquelles et même la mort, rien n’est mis de coté…  Même si shōnen oblige, c’est édulcoré. Mais bien présent et pas en filigrane comme souvent. Ce qui contribue aussi au succès de la série qui dépasse rapidement le cadre du titre pour enfants. Les auteurs ont inscrit la série dans la réalité et dans l’actualité de l’époque en faisait apparaitre des personnages illustres comme Mohamed Ali, et de chronique sociale le titre se meut petit a petit en une plongée dans le monde de la boxe, vu de l’intérieur et par le prisme de Joe. De l’entrainement à la pesée, l’examen des boxeurs, les matchs ou les provocations par médias interposés rien n’est omis ou oublié. Rien du tout, car la boxe c’est aussi des types pas nets, des matchs truqués, ou des clubs véreux prêt a tout pour de l’argent… Envie, influence, corruption, enrichissement, opportunité etc, c’est aussi ça le petit monde de la boxe. Et comme ce sont des thèmes universels et intemporels qui sont développés, que la série est de grande qualité et servie par des personnages bien écrits, elle a traversé les époques et on comprend pourquoi plus de 50 ans après sa première publication, elle n’a pas pris une ride et trouve chaque jour écho auprès de nouveaux lecteurs. Et pour moi, en plus de tout ça, Ashita no Joe c’est aussi un hymne à la liberté et à la vie…

Alors oui les dessins peuvent rebuter un peu au début avec leur coté très Tezuka particulièrement si on n’est pas habitué à ce style, mais premièrement ils ont leurs charmes et on s’y fait rapidement mais surtout comme l’histoire, le dessin se bonifie et s’affranchit rapidement du style Tezuka des premiers tomes… Puis un dessin qu’on juge moyen ou ancien (en vrai auquel on n’accroche pas) n’a pour moi jamais été une excuse valable pour passer a coté d’un titre… Car Chiba a un grand sens du détail, et arrive a retranscrire l’ambiance d’une scène avec trois fois rien. Que ce soit la foule des matchs, l’effervescence du bidonville ou la furie de la ville, Chiba arrive en quelque trait a illustrer tout ça avec un soin particulier apporté aux jeux d’ombres qui sont d’une redoutable efficacité. Le même soin est apportés aux combats qui sont souvent d’une rare violence. Les coups sont représentés avec force à grand renfort de lignes de mouvement et Chiba joue souvent avec les perspectives des bras des boxeurs qui semblent s’allonger lorsqu’ils portent un coup, ce qui accentue encore leurs portées. Certains cadrages sont audacieux mais les scènes d’action sont toujours lisibles et la narration est plutôt fluide même si objectivement c’est parfois un peu « rigide » niveau découpage.

Coté édition c’est publié chez Glénat, dans leur collection « Vintage ». Rien que le nom est horrible, c’est d’un livre qu’on parle pas d’une veste en jeans.

Bref, sur le papier et au début, leur collection Vintage sent bon; Couverture épaisse en vernis sélectif, couverture encollée et dos rond, design sobre et classieux, cahiers cousus et petit marque page, papier et impression de qualité. Mais voilà Glénat étant Glénat et comme ça coutait cher, après quelques tomes on est passé a un bête bouquin type roman de poche, dos carré collé et couverture imprimé. Ils ont gardé que le design et le vernis sélectif. Est-ce que le prix a baissé, ou est resté le même? Non il a carrément augmenté pour « compenser le peu de ventes »… Objectivement c’est dégueulasse comme édition, surtout pour une collection de ce type, mais malgré tout faut les acheter car premièrement Ashita no Joe est un must-read (et y’a d’autres excellents titres dans la collection) mais aussi car supporter ce genre de titre permet a d’autres monuments du manga d’arriver jusqu’à nous… Le petit plus de la version VF : le message de Tetsuya Chiba en fin de tome 13 qui exprime sa joie de voir le titre enfin édité en français.

En résumé Ashita no Joe est un titre complet et prenant qui est à lire (et a posséder dans sa mangathèque) pour son influence sur le manga mais surtout et avant tout parce que c’est un excellent shōnen !

 

17 commentaires

  1. C’est prévu pour moi de le lire un jour où l’autre, jai eu l’occasion de lire seulement le premier tome mais il faudra tot ou tard rattraper ça. Comme j’ai très envie de découvrir les grands classiques, c’est un peu un passage obligé.

    Excellent article en tout cas, avec un beau travail de contextualisation ! C’était passionnant !

    Aimé par 1 personne

      1. Malheureusement non, et je sais d’avance qu’on va pas accepter que je commande 13 tomes à plus de 10 euros pour une série qui date de plusieurs décennies que personne sauf moi empruntera…
        Il faudrait que je vérifie dans une des dizaines de médiathèques où je suis inscrit quand même, on ne sait jamais. Il y en a bien une qui a Black Jack.

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      2. Tss tss… Faut éduquer les lecteurs pourtant.

        C’est comme si on ne mettait pas les Agatha Christie en rayon parce que ca date des années 30. C’est un pan du roman policier à lire absolument comme Ashita no Joe.

        File moi le mail de ta biblio , je vais envoyer plein de demandes pour les forcer a les commander :p

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      3. Bonne idée tiens !

        En fait pour du roman ça passe, on prend du « classique », mais clairement, pour la BD ou le manga c’est pas trop ça…
        Et comme les budgets pour les commandes sont dramatiquement serrés, on ne me laisserai sûrement pas ça.
        À la limite le demander en médiathèque départementale pour le proposer pendant 6 mois, ce serait envisageable.

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  2. Un super article qui en dit beaucoup sur l’œuvre et son apport tant dans le monde du manga que dans la société de l’époque. Passionnant ! Comme on en avait parlé une fois, j’ai longtemps boudé les mangas de « sport » qui pour moi semblait toujours fantastique et peu ancré dans la réalité… Je n’avais juste pas lu les bons ! Après avoir découvert Slam Dunk je pense qu’Ashita no Joe sera le suivant à intégrer ma mediatheque ! J’ai vu passer la dernière fois un tome de la collection chez glenat et effectivement pour une œuvre aussi impactante l’écrin n’est pas à la hauteur… Dommage…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci !

      Rassures toi , chuis pas du tout manga de sport ou sport tout simplement. Mais comme je le dis et le pense, dans un excellent manga de sport, le sport c’est limite secondaire, c’est le reste qui sublime le truc. Et Joe c’est à un autre niveau aussi..

      L’édition est super moche, mais le contenu lui vaut clairement les 11€, donc si t’as l’occaze hésite pas. Surtout qu’ils sont pas toujours disponibles et Glénat est avares de réimpressions…

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  3. Bon je vais signer mon commentaire via Twitter, car avec le blog, ça passe pas 😦

    Encore un super article 😀 Comme dit sur Twitter, ça faisait un petit temps que j’essayais de me rappeler le nom, je confondais avec Ippo. Alors oui, il y a google, mais je trouve ça tellement mieux de découvrir un manga via des articles de qualité comme celui-ci

    Le spitch me parle direct et vu que c’est un classique et un précurseur, je me dois de commencer. Même si ton avis sur la qualité de l’édition me refroidit un peu, du moment que le contenu est excellent, ça mérite l’investissement

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