Souvenir de l’empire de l’atome

C’est l’histoire d’un patient qui fait les 100 pas auprès de son psychiatre à savoir le nommé Jensen. Paul est un homme brillant, père de famille en somme, un Américain sans histoire. Dans cette pièce, il y raconte les centaines d’aventures qu’il a vécues avec son correspondant depuis son enfance. Chaque pas, représente avec précision une épopée qui l’a marqué dont son confident s’empresse de prendre note. Cet intérêt c’est parce que son « correspondant » n’est pas de ceux avec qui on échange des lettres. C’est un homme du nom de Zarth Arn, héros de guerre situé 121.000 années dans le futur. Leur façon de communiquer ? La pensée. Une façon de faire si puissante qu’elle arrive à les connecter en courbant l’espace et le temps.

En 1956, leur relation est dévoilée dans un article de magazine par Jensen. Il y décrit les événements en masquant la réelle identité du patient, ruse qui est toutefois contournée par un certain Zelbub. Ce dernier est un homme œuvrant pour le pentagone, il est fasciné par cette nouvelle et y voit l’occasion de prolonger ses ambitions déjà bien entamées.

L’enjeu de la rencontre entre Paul et Zelbub est de taille. Elle propulsera ces deux hommes sur un champ de bataille à échelle galactique où la conclusion chamboulera jusqu’à l’ordre des étoiles.

Phase 1 : Divan à réaction

Au départ, c’est l’amour pour le futur associé à l’imaginaire qui donne à d’illustres auteurs l’opportunité d’abolir des frontières. On brise les limites de l’horizon pour explorer des galaxies à bord d’incroyables vaisseaux, découvrant des planètes à la nature plus primitive. Sur ces nouvelles terres, on les colonise quitte à mener de terribles batailles contre ses autochtones. Ces découvertes, c’est une occasion parfaite pour stimuler l’esprit de l’aventure qui s’estompe. La faute à la détermination de l’Homme qui a réussi à conquérir les terres et les mers qui ont fini de dévoiler tout leurs mystères.

121.000 année dans le futur au côté de Zarth Arn

Le mystère donc, l’inconnu si vous préférez, était la pierre angulaire des romans qui formaient la science-fiction. Leurs héros étaient alors équipés de pistolets lasers qui pouvaient avoir la forme d’un sèche-cheveux. Parfois les lois de la physique se tordaient par le rythme effréné d’un héros fuyant une horde d’aliens. Cette conquête de l’espace et des colonisations par ses auteurs, c’est l’âge d’or de la science-fiction qui a duré des années 30 à 50. Une période qui laissera sa place à la new wave dans les années 70. Exit la conquête de l’espace, on s’oriente davantage sur la place et impact de la technologie dans notre société. La raison à une nouvelle génération d’auteurs sensibilisés à de nouvelles problématiques qui redéfinissent le présent et par extension, l’avenir. La science-fiction s’adapte au contexte et devient hybride. Plus littéraire, plus engagé, la SF cybernétique se greffe au quotidien qui est organique. Un peu à l’image du corps cybernétique du major Kusanagi de Ghost in the shell, qui endosse un corps aux multiples améliorations pour s’adapter aux enjeux de son quotidien.

Phase 2 : Le choc des étoiles

Souvenir de l’empire de l’atome est ancré dans cet âge d’or. Tout suinte ce souvenir, le plus évident est son aspect visuel avec son design qui emprunte aux codes de l’époque. Voiture aux courbes futuristes, look vestimentaire sixties ou les palettes de couleurs qui habillent les planches, on a entre les mains un souvenir mis sur papier.
A propos de cette approche, le dessinateur, Alexandre Clerisse, explique dans une interview que la difficulté était de ne pas faire un copier-coller de ce qui avait été fait mais d’une sorte de shaker.
Cela permet au lecteur de s’approprier les références qui y seront glissées sans pour autant en avoir l’exacte source. Il ne sera pas rare que d’une personne à une autre, des cases évoqueront à l’un ou l’autre davantage d’idées que l’on se fait de ces années. On s’approprie d’une certaine façon la BD grâce à notre propre expérience et renforce cette immersion personnelle.

Avec un dessin qui a saisi les codes, le terrain de jeu pour l’histoire peut prendre forme et continuer dans cette idée. Construire une histoire digne des fictions SF des années 30, sans pour autant en faire un ersatz. On retrouve donc en Paul et Zelbub deux niveaux de témoignages de ces décennies. Paul, c’est l’auteur, celui qui baigne dans l’époque de l’intrigue et va jusqu’à en rêver de ses innombrables possibilités. En parallèle à notre lecture, il découvre ce monde en mouvement et se fait happer par l’intrigue. Son rôle est parfait tant il est à la fois confus et pourtant terre à terre par rapport aux événements. Ce paradoxe donne au récit un ton particulier qui jonglera avec deux segments, sa propre fiction et sa réalité. Duo parfait, il offre les clefs d’une relecture et des perspectives différentes qui n’annulent pas forcément notre première approche. D’ailleurs, il n’est pas si important de savoir qu’elle sera la meilleure interprétation de l’histoire, mais d’en tirer un maximum de cette expérience. On revient à une approche plus primale et personnelle, où le plus important n’est pas d’avoir raison mais d’en sortir touché par chaque retour dans l’histoire.

Le second, Zelbub donc, c’est celui qui dépeint l’époque de l’autre côté de la barrière. Parfait antagoniste, il enrôle Paul et le lecteur à travers des lieux iconiques. Que ça soit fictif, comme une île secrète digne de l’île au prisonnier, ou un lieu abritant un événement historique, Bruxelles et son exposition universelle de 58, il offre à l’univers cette frontière qui se joue du réel.
C’est grâce à lui qu’on croise des lieux et figures des années 30-50, comme une pellicule qui ne désire pas perdre en qualité.
Si Paul est quelqu’un de relativement simple (quoi qu’il reste mystérieux tant il mélange nombre de repaires au lecteur), Zelbub incarne ce scientifique mégalo intelligent mais trop gourmand dans ses ambitions. Son nom fait d’ailleurs écho à Zorglub, personnage créé par Franquin dans Spirou, avec qui il partage des points communs, machiavélique, ambitieux mais aussi maladroit. Il est la parfaite figure pour incarner l’antagoniste d’une ère qui n’existe plus, mais qui est pourtant encore là dans nos souvenirs.

Paul et Zelbub trouve une synergie dans leur échange et deviennent des bobines qui contiendraient les meilleurs plans de ces années.
Si cette projection est possible, c’est aussi grâce à Zarth Narth qui rajoute de la profondeur à leur relation, à l’image de la densité qu’il offre au récit. Sa présence trouve une nature nouvelle selon le positionnement qu’on adopte lors de notre aventure.
Il est la capsule temporelle qui permet à ce voyage d’en être un, tandis que les hôtes sont ces pellicules que l’on espère arriveront à leur destinataire.

Phase 3 : La mutation du temps

Souvenir de l’empire de l’atome est à l’image de Wet Moon de Atsushi Kaneko qui se déroule lors de la même époque. Une histoire tournée vers le polar et la folie, imbibée de toute l’étrangeté que pouvait incarner ces années 30-50. Avec leur ton différent, leurs enjeux et la direction artistique, ils expriment cet amour pour cette période propice aux histoires de complots.
Un quotidien à la fois étrange et changeant qui frappe Paul lors d’une balade à New-York :

Et tous les jours, comme par magie, de nouveaux artefacts aux courbes étincelantes se matérialisaient … Il émanait, de ces objets, une sorte d’aura …

Paul – Rue de New-York hiver 1953


Un passage qui fait également écho à Interstellar, où le père du protagoniste (qui a vécu dans ces années) disait «  quand j’étais petit, on inventait un truc par jour, un gadget, une idée, c’était Noël tous les jours ».
Cette résonance qu’on retrouve autant dans des dialogues ou dans la conception d’une œuvre montre que l’impact est encore là aujourd’hui. Une vague qui a été contenu, assimilé puis restructuré par l’imaginaire pour être réexploité par les auteurs d’aujourd’hui.
« L’âge d’or » de la science-fiction s’est désormais muté en quelque chose de plus grand que ses premiers objectifs. La « surabondance » prend une forme intemporelle sur les étagères des libraires où classiques côtoient ceux qui attendent de le devenir. Les ténors absents de nos catalogues comme « Destination Terra » de Keiko Takemiya peuvent enfin croiser un « Shangri-la » de Mathieu Bablet. La ligne temporelle confond le passé et le présent aux mains du lecteur qui pourra désormais réaliser l’un des plus grands défis de la science : voyager dans le temps.

Dans cette conquête du temps, Smolderen, scénariste de Souvenir de l’Empire de l’Atome, signe sa vision de l’intemporel.
Pas forcément dans la teneur du propos, mais dans cette approche à faire coexister le passé et le présent dans un roman graphique. La boucle est bouclée, deux temps ne font plus qu’un, l’œuvre inspirée du passé et le lecteur ancré dans le présent (ou futur selon votre point de vue par rapport à l’époque de l’intrigue) coexistent l’instant d’une lecture. La conclusion de cette science expérimentale sera notre aventure auprès de Paul. Quelque chose d’unique et renouvelable encore et encore à l’avenir, un paradoxe qui ne peut exister que dans un espace dépourvu de temps.

Souvenir de l’empire de l’atome, édition Dargaud
Scénario : Thierry Smolderen
Dessin : Alexandre Clérisse
Lien vers le blog du projet

2 commentaires

  1. Toujours aussi plaisant à lire vraiment! J’avoue avoir vu passer la BD lors de sa sortie mais sans jamais la découvrir. Comme après ton article sur Elric, je pense que je vais sauter le pas encore une fois. Merci pour ce très bon billet!

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